Pour une fois dans ma vie j’ai touché à un autre genre. Je ne sais pas c’est quoi le plus choquant entre ça ou le fait que je n’ai toujours pas écrit d’article sur Fata Morgana. Je dois vous dire que ça ne fait pas de mal.
Étant donné qu’on ne parle pas d’Otome, je vais m’autoriser une autre forme de review un peu plus libre.
IWAKURA ARIA, le drame fantastique-réel avec sa saveur de Girl’s Love
Iwakura Aria est un jeu sorti dans le courant de ce printemps au Japon développé par MAGES (une boite très prolifique dans plusieurs genres à destination de tous les publics.) Il a reçu un plutôt bon accueil de la part d’un public assez niche. Iwakura Aria est décrit par ses créateurs comme une histoire de suspens « fantastique réel ». Créateurs qui ont décidé de soigneusement éviter l’appellation « yuri* » même si dans cette maison, nous n’avons pas peur d’appeler un chat un chat.
*Catégorie de romance saphique au Japon.
C’est un Visual Novel dans lequel vous devrez faire votre possible pour assurer à nos deux héroïnes de fuir leur destin tragique en évitant les nombreuses bad endings. Il n’y a pas vraiment de routes à proprement parler, juste des rebranchements avec des fins alternatives. Le jeu est assez court, vous en aurez fait le tour en un peu plus d’une dizaine d’heures.
Notez que le jeu sort le 14 aout en anglais sur Switch et Steam !
De quoi ça parle ?
Japon, 1966. En cette ère de grande croissance économique, on suit la jeune Ichiko: une orpheline de 16 ans ayant déjà eu un très mauvais avant gout du monde du travail. Un jour, alors qu’elle participait à un bazar organisé par son orphelinat, un homme aisé s’arrête devant son étale et complimente un de ses dessins ; proposant à Ichiko de travailler chez lui en tant que bonne. Sa mission sera, en plus du ménage, de s’occuper de la fille du propriétaire des lieux : Aria, une personne d’une beauté à couper le souffle. Cette rencontre entre Ichiko et Aria va marquer un tournant plus que décisif dans leurs deux existences.
Si je devais moi-même qualifier Iwakura Aria (le jeu, pas le personnage), je parlerai de romance à suspense avec une pointe de fantastique. Je pense que l’appellation yuri a été évité à cause des quelques occurrences de relations hétérosexuelles qu’on trouve au long de l’histoire. Les catégories au Japon étant beaucoup plus codifiées et exclusives que chez nous, beaucoup d’auteurs/développeurs se montrent frileux à l’idée de classer leurs œuvres dans une catégorie. Et ce quand bien même, elle y aurait toute sa place en théorie. Je n’en dirai pas plus pour éviter les spoilers, mais une chose ne fait aucun doute dès le début ; c’est que les sentiments de l’héroïne envers Aria ne sont pas platoniques.
Mais au-delà de l’aspect romance, Iwakura Aria c’est avant tout une histoire d’émancipation sur fond de mystère assez sombre, voire horrifique. Ichiko entre dans un milieu dont elle se méfie vaguement dès le début. Poussée par sa curiosité, elle ne va pas pouvoir s’empêcher de fouiller pour découvrir des choses pas forcément super rassurante….
Suivant les découvertes d’Ichiko, nous sommes amenées sur des pistes pas forcément dignes de confiance avec un mystère qui se découvre vraiment petit à petit et c’est vraiment à mon sens ce qui fait le charme du jeu. On nous laisse le temps de cogiter sur des hypothèses qui se révèlent fausses avant d’être rectifiées. La première impression n’est peut-être pas toujours la bonne…à moins que ? Et si c’était pire que tout ce qu’on avait imaginé ?
La protagoniste

L’insertion dans le personnage d’Ichiko (CV: Suzushiro Sayumi) est plutôt bien faite. Ichiko est une artiste dans l’âme qui sketche énormément et nous avons nous, en tant que joueur, toujours accès à son carnet. On peut même tourner les page etc. Deux fois par jour, on fait le tour du manoir en choisissant les pièces à nettoyer. L’occasion pour nous de fouiner et de découvrir de nombreux secrets. Dans le jeu, on nous présente aussi sa version future des années 90, nous laissant constater que nos choix ont un impact considérable sur son futur.
C’est une jeune fille issue des classes populaires ayant été dès l’enfance confrontée à un monde froid et cruel. Sa première expérience dans le monde du travail s’est teinté d’une oppression patriarcale et de harcèlement sexuelle, donnant à Ichiko un certain sentiment de dégoût justifié envers les hommes plus âgés. Dans ce contexte, elle a vu en Iwakura Amane une lueur d’espoir, un exemple d’un de ces rares « d’homme respectable ». Ichiko est un personnage vraiment très adolescent par essence, elle a encore une certaine naïveté tout en ayant « trop subis » pour une enfant. Il y a certaines choses qu’elle ne peut plus laisser passer, mais n’a pas nécessairement la maturité ou le courage de faire face et peu parfois prendre de mauvais chemins. C’est sur cette évolution que le jeu va se concentrer. Beaucoup de « bad end » se provoque si vous vous montrez trop lâche dans les décisions.
Romance avec Aria

C’est cette rencontre qui va faire grandir notre héroïne. Aria (CV: Nakamura Chie); c’est un personnage intriguant qui se présente au début comme une jeune fille frêle à la beauté époustouflante. Une sorte de fantasme, elle est presque irréelle ! Pour Ichiko, c’est le coup de foudre. On pourrait même dire qu’elle est pour elle comme un idéal, pas seulement de beauté ; elle représente tout ce qu’Ichiko n’a pas pu avoir du fait de sa condition modeste. Aria s’avère être, elle aussi, un personnage meurtri et prisonnière de sa condition. Bien que venant de milieux sociaux diamétralement opposés, nos deux héroïnes ont un point commun. Ce sont en réalité deux jeunes femmes abusées par la société en recherche d’émancipation, dans un contexte historique où les exemples de femmes indépendantes et victorieuses commencent tout juste à faire parler d’eux. (Mention de la première femme ayant couru le marathon de Boston).
Aria c’est la figure de la femme objectifiée par excellence, tout chez elle est régi par le regard des hommes : de ses cheveux jusqu’à ses vêtements. C’est quelqu’un qui depuis longtemps n’existe que matériellement aux yeux des autres, toujours en tant que symbole, jamais en tant que personne. Et c’est tellement normalisé que l’héroïne, happée par courant, va aussi commettre cette erreur de ne pas valoriser Aria comme un être humain. Chose dont elle va se mordre les doigts.
Aria c’est la femme à qui on a retiré son autonomie et son identité pour la sacraliser. Ce n’est que lorsqu’Ichiko acceptera de la voir pour qui elle est et non pour ce qu’elle représente ; que nos deux jeunes filles commenceront à se libérer.
La relation entre Ichiko et Aria n’est absolument pas une romance feel-good et il va falloir se démener pour atteindre une conclusion satisfaisante pour les deux personnages. Il y a bien un rapport de force inégale entre les deux héroïnes et certains éléments du plot risquent de paraître assez dérangeants. (Aria est une adulte bloquée dans son corps d’adolescente, rendant l’age-gap assez dérangeant, bien que l’on puisse interpréter l’arrêt de la croissance physique d’Aria comme un arrêt de sa croissance psychologique, car le problème se règle lorsqu’Aria « redevient humaine ».).
Conclusion
Le jeu se veut assez progressiste sans être complétement moralisateur, on est vraiment sur quelque chose qui me fait penser au concept de littérature féminine. En plus d’Ichiko et d’Aria, nous avons le personnage de Sui, un personnage moins dramatique, mais qui présentent d’autre problématique féminine. Ce personnage sert aussi de (spoiler) choix secondaire pour notre héroïne, Sui se révélant être homosexuelle. J’ai par ailleurs trouvé très pertinente la manière dont le thème du consentement est abordé.
Iwakura Aria est une histoire touchante sur l’accomplissement de soi et l’émancipation, mais je ne l’ai pas trouvé sans défaut non plus. Pour moi le message de fond est très pertinent, mais certaines des sous-intrigues pas assez exploitées. Sans doute parce que le jeu a un côté très intimiste, on se concentre principalement sur le Ichiko et Aria; mais on a du mal à comprendre les autres personnages. Finalement, je suis un peu resté sur ma faim. La direction artistique est aussi tout à fait remarquable. Il y a vraiment ce petit côté artistique, très peinture qui colle parfaitement à l’univers.
Pour moi, le jeu aurait pu se permettre d’être plus ambitieux. C’est un peu dommage, mais ça reste une bonne expérience si vous voulez un VN court et poétique avec du toxic yuri qui tend cependant vers la lumière…à condition d’être attentif !